Des conséquences neurobiologiques de l’inceste

Des conséquences neurobiologiques de l’inceste

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(Synthèse de la dernière partie du Colloque « L’inceste dimensions juridique et psychologique » par Sandra Hernandez Cussigh)

Les résultats des études scientifiques et médicales montrent que plus les traumatismes dans l’enfance se répètent plus les conséquences à l’âge adulte sont graves. Les professionnels parlent de troubles de stress post-traumatiques (TSPT) caractérisés dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux  (DSM-V) ou de trauma complexe ou DESNOS (Diagnosis of Extreme Stress Not Other-wise Specified) (figure 1). Les agressions sexuels sur mineurs et en particulier l’inceste figurent parmi les causes entrainant les troubles les plus conséquents.

Figure 1 : Tableau clinique

  Notre cerveau intègre en permanence l’ensemble des informations sensorielles qu’il reçoit. Ces informations sont traitées, analysées puis répertoriées et enregistrées dans des zones bien spécifiques de notre cortex cérébral et par des neurones dédiés à chacune de ces fonctions.

L’hippocampe est une structure profonde présente dans les deux hémisphères cérébraux et jouant un rôle majeur dans le traitement et l’emmagasinage des informations nécessaires à l’intégration de nouveaux souvenirs, il est le siège notre mémoire épisodique. Aux cotés de l’hippocampe, l’amygdale traite les informations émotionnelles et joue un rôle important notamment dans la réponse au stress. Ces deux structures sont en interconnexion avec deux autres structures moins profondes et plus en avant des hémisphères, le cortex préfrontal médian (CPF-M) et cortex cingulaire antérieur (CCA). Ces deux régions participent du contrôle de l’activité de l’amygdale et favorise la contextualisation des informations sensorielles pour renforcer l’intégration de nouveaux souvenirs. Elles contrôlent notamment la réponse au stress et modère les émotions intenses (Figure 2).

Figure 2 : Structures cérébrales impliquées dans le traitement des informations sensorielles et émotionnelles

 

Lorsque l’impensable arrive, que le stress dit « dépassé » survient – stress tel que provoqué par une agression sexuelle et en particulier par les membres de la famille qui sont censés protéger – l’organisme met en place une réponse physiologique et neuronale pour éviter la mort. En effet, après une sécrétion intense et maximale de cortisone, d’adrénaline et de noradrénaline, la mort par arrêt cardiaque est un risque réel. Pour éviter cela le cerveau ordonne la production d’endorphines et d’énképhanile-like, deux neurotransmetteurs qui ont des effets analgésiques importants, ce sont nos morphines naturelles. Au delà de leurs effets antidouleur, ces neurotransmetteurs vont fortement inhiber l’amygdale et rompre les interconnexions de cette structure avec le CPF-M, le CCA et l’hippocampe. A ce stade, la victime ne peut plus se défendre, c’est l’état de sidération. Cet état figé est physiologique et indépendant de la volonté de la victime.

A plus long terme, les études par imagerie cérébrale notamment, ont révélé des anomalies de structure et de fonction de ces régions. Ainsi une hyperactivation de l’amygdale expliquerait, entre autres signes cliniques, les souvenirs intrusifs telles que les reviviscences. La diminution de l’activité de l’hippocampe, du CPF-M et du CCA expliquerait les difficultés chez les patients à réguler leurs émotions et à contextualiser les stimuli leur rappelant leur agression (Figure 3). Certaines patientes peuvent par exemple revivre émotionnellement leur agression alors même qu’elles ne sont qu’en présence d’un seul élément extérieur qui le leur rappelle (une odeur, un lieu, une personne, une conversation…). Au delà des troubles de la mémoire épisodique, ces altérations neurobiologiques pourraient aussi nous permettre de mieux comprendre les troubles dissociatifs décrits chez les patients, comme les conduites addictives, les comportements à risques, l’automutilation etc.

Figure 3 : Altérations cérébrales et anatomiques liées au TPST chez l’adulte

La plasticité neuronale est la capacité des neurones à refaire des connexions là où il n’en existait pas et à en défaire par ailleurs. Quelle que soit la thérapie et/ou la procédure judiciaire engagée(s), il faut pour les survivants de l’inceste réapprendre à contextualiser un nouveau stimulus et à redonner au CPF-M et au CCA leur fonction de contrôle. Il est alors possible de réécrire le scenario traumatique.

L’association Coup de pouce – Protection de l’enfance considère que ces données scientifiques devraient être intégrés à toute formation des professionnels de l’enfance et de justice traitant ce type de dossier. C’est pourquoi elle se propose d’accompagner les survivants de l’inceste sur le long cours des procédures judiciaires et du travail thérapeutique pour les aider dans leur reconstruction.

 

                                                                                                                     Sandra Hernandez Cussigh                                                                                                                                                                              Dr. en Physiologie et physiopathologie                                                                                                                                                        Agrégée de Biochimie et Génie Biologique                                                                                                                                                  Secrétaire adjointe de l’association                                                                                                                                                             Coup de pouce – Protection de l’enfance.

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